
De toutes les obligations inhérentes à la fonction de dirigeant, la préservation de sa propre santé mentale est la plus souvent délaissée. Face aux cas, encore trop nombreux, de dépressions, de burn-outs, pire encore de suicides, c’est le monde professionnel dans son ensemble qui se mobilise pour briser le tabou du silence et éveiller les consciences à la nécessité d’évacuer ses souffrances intimes.
Dans bien des situations encore, héritages de traditions marquées au fer rouge de l’orgueil (trop) mal placé, est considéré « bon dirigeant » celui qui maintient le menton haut lorsque s’est levée la tempête et ne déroge jamais à l’obsession de faire passer les intérêts de ses collaborateurs et de sa boîte avant les siens. L’image d’Epinal du patron omnipotent, que rien ni personne ne doit faire dévier de ses objectifs et que rien ni personne ne peut faire vaciller, a certes pâli au soleil du temps. Mais elle existe encore. « Cette forme de pression sociale qui attend des dirigeants qu’ils maîtrisent toujours tout crée chez la plupart une sorte de déni vis-àvis de leurs propres faiblesses, de leurs propres souffrances, illustre Arnaud BARILLET, chargé de mission à l’Aract Nouvelle-Aquitaine. Parce que le déni, justement, et le non-dit sont leurs plus grands ennemis, ces patronnes et patrons ont tout intérêt à s’en affranchir pour éviter de se retrouver dans des postures inextricables. » Si elle n’est pas encore suffisante, à tout le moins pas encore généralisée, la libération de la parole est la condition sine qua non de l’évolution des mœurs espérée, appelée de ses vœux par une société davantage tournée vers l’humain et la communication. Tout l’enjeu d’une santé mentale assumée et préservée tient donc dans cette capacité du dirigeant à accepter ses fragilités et à s’en servir comme d’un outil de reconquête. Mieux encore à ne plus les taire. A en parler, ouvertement, sans peur du jugement. Aux collègues, collaborateurs, partenaires, fournisseurs… Aux proches, surtout, premières sentinelles des changements, positifs comme négatifs, opérés.
Le repli sur soi rend vulnérable
Savoir prendre soin de soi s’érige de fait en priorité pour un château de cartes entrepreneurial à l’équilibre précaire et si souvent chahuté par les vents contraires. « Une bonne santé mentale est une compétence à part entière », n’hésite pas à clamer la spécialiste Sophie MICHEAU (P. 18-19). Elle est le premier capital d’une entreprise, irons-nous jusqu’à affirmer. L’équilibre avéré entre environnement social et sphère professionnelle, vie familiale et ressenti de ses propres émotions est le socle sur lequel toutes les initiatives, individuelles et collectives, collectives avant tout, devraient reposer. Car si l’idée d’un projet, d’une innovation, d’une révolution (…) est souvent l’apanage du dirigeant, c’est à l’entreprise tout entière qu’il appartient de la faire germer. La santé du patron et celle de sa PME sont de fait corrélées, imbriquées, indissociables l’une de l’autre. Savoir prendre soin de soi, c’est aussi et surtout apprendre et pourquoi pas se faire aider pour cela- à relativiser, à prendre du recul sur les événements, à mettre ses émotions en perspective avec les réalités du moment. Apprendre à refuser que le repli sur soi rende le sensible vulnérable. A abjurer ce déni qui s’impose si souvent en mécanisme inconscient de défense mais qui creuse pourtant le tombeau de tant et tant d’espérances et brise tant et tant de vies...