La honte a failli me tuer

La honte a failli me tuer

Gilles (*). 55 ans. Marié, père de 3 enfants. Dirigeant, pendant près de huit ans, d’une entreprise de maçonnerie (**) du Sud-Vienne. Aveuglé par l’obsession du résultat, rongé par le sentiment de culpabilité de ne pouvoir payer décemment ses trois salariés, il a failli tout perdre en 2012. Jusqu’à la vie…

De cette froide soirée de février, Gilles a conservé le souvenir… d’un trou noir. Seule l’arrivée des pompiers lui est très tôt revenue en mémoire. Avant cela, rien. Rien du macabre cérémonial orchestré à la nuit tombée, dans le petit bureau de son entreprise. Rien de ce petit mot gribouillé sur un bout de papier à une famille totalement ignorante de ses souffrances intimes. Rien de cette corde hâtivement harnachée à la poutre apparente et de cette chaise sur laquelle il n’a pas eu le temps de grimper.  « Ma bonne étoile ne l’a pas voulu ainsi », lâche le quinquagénaire dans un sanglot d’émotion. Cette bonne étoile, c’est Hugo (*), 21 ans à l’époque des faits, jeune maçon (*) embauché deux mois plus tôt par Gilles. « Jamais, raconte ce dernier, il n’était revenu à l’entreprise après sa débauche. Il a fallu que ce soit ce jour-là précisément qu’il oublie son portefeuille, qu’il s’en rende compte plus d’une heure après son départ et qu’il se décide à rebrousser chemin, dans l’espoir qu’il y ait encore quelqu’un à la boîte. Bingo ! Ce quelqu’un, c’était moi ! » Vous imaginez la suite. Hugo a trouvé son boss les yeux hagards, debout au pied d’une chaise surmontée d’une corde. Ni une ni deux, il a assis Gilles et appelé les secours. « Sans lui, j’y passais. »

“ Je ne saurais expliquer comment et pourquoi, mais mon cerveau a vrillé.”

Même s’ils s’appellent encore parfois, les deux hommes ne se fréquentent plus guère. L’aîné sait pourtant qu’il sera éternellement reconnaissant à son ex-employé. « C’est d’autant plus beau qu’Hugo me sauve la vie que c’est un peu la honte vis-à-vis de lui et de ses deux collègues qui a failli me tuer. A chaque fois que j’entrevoyais le bout du tunnel, j’apprenais une mauvaise nouvelle. Un chantier annulé au dernier moment, des impayés qui s’ajoutaient aux impayés, un ou deux fournisseurs impatients qui se montraient menaçants... Et en plus, une ambiance à la maison qui commençait à devenir lourde, car nourrie de silences et de non-dits. Le boulot était devenu une obsession. J’ai vu le moment où tout allait s’écrouler, où je ne pourrais plus payer les gars et offrir des vacances à mes gamins. J’étais dans une spirale infernale et ne voyais aucun moyen d’en sortir. Je ne saurais expliquer comment et pourquoi, mais mon cerveau a vrillé. »

Une hygiène de vie équilibrée

Des histoires comme celle-là, les femmes et hommes du bâtiment, et de tant et tant d’autres secteurs, en vivent hélas régulièrement. C’est pour éveiller les consciences que Gilles, douze ans après, ose témoigner. « J’aurais mauvaise grâce à affirmer qu’on sort indemne d’une pareille aventure. Je vous passe les détails, mais après pas mal de péripéties, j’ai réussi à vendre ma boîte. Quant à moi, j’ai complètement changé d’orientation. Je suis toujours patron, mais dans les services et je me prends moins la tête. Avec le recul, je me dis qu’à se mettre trop de pression, on est obligé d’exploser un jour. Alors que si j’avais su mettre mes gars dans la confidence de mes difficultés de trésorerie et plus communiquer avec mon épouse, je n’aurais pas fait cette connerie. » Au sortir de cette aventure, Gilles s’est résolu à passer un bilan de compétences pour mieux cerner les leviers de motivation de sa reconquête personnelle. Dans le même temps, il s’est rapproché de l’association Apesa 86 (***) et a entamé une thérapie sur la reprise de confiance en soi et son bien-être émotionnel. « J’ai enf in appris à faire ce que j’aurais aimé savoir faire dans ma précédente vie : identifier les signes d’alerte du stress, bénéficier d’une boîte à outils complète pour résister à la pression et positiver au maximum. Mon hygiène de vie est devenue plus équilibrée, j’ai ajouté un peu d’activité physique, sans parler de sport, à mon quotidien, je mange mieux, je dors mieux et, surtout, j’échange, encore en toujours. Avec ma femme, avec mes enfants devenus grands, avec mes clients, mes fournisseurs et, essentiel, avec mes quatre employés. » Depuis huit ans, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Vous avez dit résilience ?

(*), (**) : les prénoms et le métier ont été modifiés (***) : déployée dans la Vienne en 2020, l’association d’Aide Psychologique pour les Entrepreneurs en Souffrance Aiguë propose une écoute et un accompagnement ciblé aux dirigeants en difficulté. Le dispositif prévient notamment les situations de détresse du chef d’entreprise devant le risque de mise en place d’une procédure collective ou pendant la procédure de liquidation. Il peut compter sur une cinquantaine de sentinelles, dirigeants, avocats, juges, experts-comptables, mandataires judiciaires, ormés à l’identification des signes de détresse psychologique, pour échanger avec les dirigeants en difficulté, faire remonter les informations les concernant et les orienter vers des psychologues aguerris.

Lecture

“ Le manager à l’écoute : Comment prendre soin de ses équipes sans s’oublier soi-même” de Audrey Richard

“Le bien-être au travail : Préserver la santé mentale des dirigeants” de Olivier Bachelard

“ Se reposer ou être libre : L’urgence de ralentir” de Jean-Louis Servan-Schreiber

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